Vie de l’école // Elles voient leur avenir dans le jeu vidéo

étudiantes en école de jeu video
La place des femmes dans le jeu vidéo est notoirement insuffisante. Le baromètre annuel Idate-SNJV évalue leur part à seulement 14 % des effectifs des studios de développement. Même dans les écoles, leur représentation n’est guère plus significative. Julie Chalmette, la directrice générale de Bethesda France, présidente du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL) et cofondatrice de l’association Women in Games, a déclaré que « la proportion des femmes y dépasse rarement 20 % des effectifs, avec des secteurs comme la programmation et le game design où elles sont sous-représentées », alors que « près de la moitié des joueurs sont des femmes ». Ce manque de mixité pèse sur les choix de carrières et sur les représentations du secteur du jeu vidéo.
A l’École Émile Cohl, la présence des étudiantes est loin d’être anecdotique. Pour l’année 2018-2019, la moitié des 64 étudiants qui suivent le cursus de Dessin 3D (bac+3) sont des jeunes femmes. Et elles sont 15 parmi les 42 personnes inscrites au 2e cycle spécialisé en jeu vidéo (soit près de 36 %). Pourquoi ont-elles choisi ce secteur et comment s’y projettent-elles ? Trois d’entre elles nous ont accordé un entretien.

 

Pourquoi choisissez-vous les métiers de l’image du jeu vidéo ? 

Romane Bouverot (5e année). J’ai toujours joué depuis mes trois ans, grâce à mon père. Ensuite, j’ai voulu allier mes compétences en art et ma passion des jeux.

Léa-Yu Lançon (5e année). J’ai d’abord choisi de faire des études artistiques en ayant dans la peau l’envie de dessiner, de créer tout un monde à moi, et d’explorer différentes techniques traditionnelles : aquarelle, gouache, sculpture, fusain… Puis la découverte du monde digital a ouvert mon imaginaire, grâce aux nombreuses possibilités que Photoshop nous offre (textures, lumière, cadrage…). C’est pour cela que j’ai voulu m’orienter vers le jeu vidéo. Ce domaine m’a tout de suite parlé : je suis une gameuse et j’en ai une connaissance générale. En jouant je ne fais pas que jouer, j’aime analyser le gameplay, le level design et me dire : « ah ça, c’est super cool », ou bien le contraire, et de penser à tout ce qui pourrait être amélioré.

Lucile Azambre (4e année). Je voulais réaliser un rêve d’enfant qui est de faire vivre des personnages et de raconter leur histoire. A mes yeux, le domaine du jeu vidéo offre, par son interactivité, la possibilité de s’ancrer encore plus dans une histoire racontée que le livre ou le film. De plus, j’ai toujours apprécié de connaître l’univers des jeux auquel je joue : quel est le passé du héros? Pourquoi l’antagoniste veut faire le mal ? Pourquoi avoir telle ou telle capacité? etc.

En dehors des cours, je commence à monter un jeu de mon côté. Avec une équipe de trois personnes, une pour chaque pôle (je m’occupe de tout ce qui est graphique, un ami se charge de la programmation, et mon copain du game design et du scénario) et on a bien l’intention de partager notre univers sur un jeu RPG aventure !

 

De quelle culture vous sentez-vous le plus proche ?

Lucile. Je suis une grande joueuse de jeux PC ! Pour la plupart, il s’agit de jeux indépendants ou de petits studios comme One Shot, Stanley Parable, Cuphead, Undertale, Don’t Starve, The Binding of Isaac, etc. Mais je m’amuse bien sur les grosses licences comme Overwatch, Dishonored ou Dofus. S’agissant des jeux sur console, je préfère les Nintendo : Pokémon, Octopath Traveler, Shantae, Animal Crossing, ou la plupart des Mario. Globalement, j’ai tendance à préférer les RPG et les plateformers.

Romane. J’ai toujours eu une affinité pour les jeux indépendants comme Subnautica ou Banished, développés par des petites équipes.

Léa-Yu. Les jeux indépendants et les triple A ont leurs points forts et leurs faiblesses. Je me sens proche des « indés » pour le côté visuel très caractéristique (Journey, Ori, Never Alone, Little Nightmare, What Remains of Edith Finch, Hadès…) ou pour leur gameplay hors du commun (Limbo, Inside) ; ce sont des modèles pour d’autres petits jeux indépendants.

J’apprécie aussi beaucoup les jeux un peu plus gros, comme Spore ou The Witcher 3, pour leur univers riche et évolutif. Spore permet la création de notre propre créature, qui commence par une sorte de bactérie dans un fluide originel, qui va évoluer en une créature terrestre et fonder une civilisation jusqu’à atteindre l’exploration spatiale. C’est dément.

Dans The Witcher 3, le travail sur le bestiaire du jeu est impressionnant et magnifique. Et le fait que nos choix influent sur la suite de l’histoire m’intéresse d’avantage que chez un Far Cry, où l’histoire est assez linéaire et les quêtes trop répétitives.

Parmi mes autres références de jeux, Unruly Heroes m’a titillé la rétine ! J’apprécie beaucoup le travail graphique très pictural sur ce jeu, dont le décor ressemble au travail du studio Ghibli – une grande référence aussi, pour moi. Le Voyage de Chihiro, Le Château ambulant/dans le ciel, et La Princesse Mononoké ont bercé ma jeunesse. Ces dessins animés abordent la question environnementale, qui est l’enjeu de ce siècle, et ils mettent en avant des femmes héroïnes qui de premier abord semblent faibles, mais qui deviennent fortes après certains événements.

 

Projet de fin d'études en jeu vidéo © Léa-Yu Lançon

© Léa-Yu Lançon

 

Quel métier visez-vous en sortie d’études ? Et après quelques années d’expérience ?

Léa-Yu. Je ne sais pas exactement, car je suis assez polyvalente et j’aime concevoir de A à Z mon level design, et d’y créer mon propre gameplay avec un décor spécifique où chaque chose et chaque personnage sont réfléchis.

Mais pour plus tard, j’aspire à devenir Directrice Artistique, pour pouvoir créer tout un univers avec sa faune, sa flore, poser toute le background, et de réfléchir au jeu autour de ça. Et de donner une vision globale du jeu, avant la pré-production. J’ai aussi un faible pour la conception de character design, particulièrement la création de monstres et de chimères. J’aime réfléchir à l’anatomie des créatures, à leur environnement, et à leurs capacités.

Romane. Moi non plus, je n’ai pas de métier précis en tête – il y en a tellement, dans le jeu vidéo. Je pense simplement saisir les opportunités et tester un maximum de choses. A très long terme, j’aimerais développer une société de jeu vidéo axée sur l’éducation, visant à connecter entre eux des élèves du monde entier.

Lucile. Avec une vision réaliste des choses, j’aimerais d’abord m’orienter vers des petits studios de jeux pour pouvoir gagner en expérience sur les plans techniques… un métier comme Character Artist me correspondrait. Avec une vision des choses plus idéalisée, j’aimerais être Character Designer, ou Game Artist. Avec quelques années d’expérience, j’aimerais pouvoir gagner ma vie avec des jeux indépendants ou en continuant à faire du game art / character design.

 

Projet de décor de jeu vidéo © Lucile Azambre

© Lucile Azambre

 

Quel type d’entreprise avez-vous envie d’intégrer ? Pour contribuer à quel type de jeu ?

Lucile. Comme je l’ai dit, j’ai plus envie de rejoindre de petites entreprises pour contribuer à des petits jeux PC. Elles me permettraient d’être plus polyvalente et la plupart ont un style graphique qui colle au mien.

Léa-Yu. J’ai aussi une préférence pour les studios indépendants où je pourrais mieux exprimer ma patte artistique et y jouer des rôles différents, et ne pas rester cantonner à une seule tâche. L’un des avantages à travailler dans un petit studio, c’est que tu connais tout le monde et que tu peux parler directement, sans passer par d’innombrables intermédiaires. J’aime beaucoup le travail en équipe, et le fait d’échanger librement avec tous les acteurs qui font le jeu est un atout.

J’aimerais faire des jeux plutôt pour des projets dans lesquels la narration est un sujet à part entière, et non quelque chose de secondaire par rapport à la quête du héros. Et des jeux ayant quelque chose d’assez sombre, qui questionne sur la nature humaine, les enjeux de société… quelque chose d’assez engagé, en somme.

Romane. Je souhaite intégrer une start-up qui prenne en compte les grandes problématiques : l’écologie, l’action sociale, la santé… Ou qui fasse de la prévention ou de l’éducation grâce au support de la réalité virtuelle. J’ai envie d’avoir ma place dans une équipe où je connais tout le monde.

Le problème, c’est que la proportion de femmes dans les start-up me semble encore plus faible que dans les grandes entreprises. J’ai déjà vu des équipes de 20 personnes sans une seule femme. J’avoue que cela influe sur mes recherches actuelles de stage : je vérifie sur les photos disponibles des entreprises s’il y a des femmes, ou si elles communiquent sur ce point. J’ai d’ailleurs réussi à trouver une start-up où 30 % de l’effectif sont des femmes ! Comme quoi, c’est possible !

Pour autant, je n’ai vu aucune start-up de jeu vidéo fondée par une femme. Et les postes artistiques à responsabilité sont occupés à 90 % par des hommes. Les femmes s’occupent de l’administration ou sont exécutantes. Il y a quelques semaines, une référence du jeu vidéo français m’a dit qu’il n’y avait aucune « grande femme créatrice » dans le milieu du jeu vidéo… J’espère que cela changera, car quelques femmes dans une équipe créative peuvent apporter un point de vue différent, qui contribue à la richesse finale du produit.

 

Projet de jeu vidéo © Romane Bouverot

© Romane Bouverot

 

Lucile. Si les femmes sont moins présentes dans le domaine du jeu vidéo, c’est que la société considère encore que les jeux sont « pour les garçons »…  Cette représentation devrait s’arranger avec le temps, mais si on commençait déjà par mettre les femmes en avant, ça encouragerait peut-être les entreprises à en recruter plus ! Je remarque quand même quelques progrès. Il n’y a pas si longtemps, être une femme dans un jeu était quelque chose d’incroyable !

Léa-Yu. Les femmes héroïnes sont assez rares, mais de plus en plus de jeux les mettent à l’honneur, comme Horizon: Zero Dawn, Last of Us: Ellie, ou Hellblade: Senua’s Sacrifice.

Le fait qu’elles n’y soient pas traitées comme des personnages passifs, ni des potiches, est important. Incarner une femme n’est pas juste une façon de remplacer le fait d’incarner un homme, comme si les deux étaient simplement interchangeables : cela implique que l’histoire évolue, que le gameplay change en fonction de nos choix de character et de nos actes dans le jeu. A cela j’adhère complètement, et ce sont des références de jeu intéressantes pour développer un gameplay différent et plus original, en tout cas plus poussé que certains triple A aujourd’hui.

 

 

Découvrez leurs portfolios !

Lucile Azambre : https://www.artstation.com/hylidia

Romane Bouverothttps://www.romanebouverot.com/

Léa-Yu Lançon : https://www.leayuillustration.com/

 

 

 

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