Portrait // Nedy Acet, l’acteur du studio

Beaucoup de personnages de Madagascar 3 et de Peabody & Sherman doivent leur gestuelle, leurs mimiques ou leurs pas de danse aux performances que Nedy Acet, 39 ans, a inventées pour eux.

Fin février 2016, ce character animateur senior de DreamWorks Animation était l’invité du festival international du film d’animation de Capetown (Afrique du Sud), pour animer des conférences et masterclass. Nous l’avons interviewé.

 Nedy, vous avez accepté de venir, au Cap, parler du métier de character animator que vous exercez depuis plus de cinq ans, à Los Angeles, chez DreamWorks Animation. En quoi consiste-t-il ?
Un character animator crée des performances d’acteurs, les plus poussées possibles, pour donner vie à des personnages numériques. Chez Dreamworks, chacun de nous est une sorte d’acteur. Mais à la différence d’un acteur de cinéma qui crée une performance instantanément, l’animateur peut prendre une à plusieurs semaines pour mettre au point un plan de quelques secondes. Il peut ajuster et peaufiner chaque détail, jusqu’à trouver le résultat escompté, pour exprimer une performance physique ou une émotion.

Souvent, les animateurs se filment en train de recréer la scène qu’ils devront animer ; ils montrent ensuite les choix possibles d’actions ou de performance à leur superviseur et au réalisateur. Ces « vidéo référence » nous évitent de perdre du temps dans l’arbitrage de nos choix d’animation. Elles servent aussi lors de la création de l’animation sur ordinateur. On y analyse tous les détails qui vont nous aider à garder une sincérité et un réalisme, même dans un style cartoon.

 

J’ai beaucoup utilisé la vidéo référence pour le film Peabody et Sherman. La performance visuelle des personnages Marie Antoinette, Robespierre, le juge et le Principal Purdy sont en grande partie les décisions que j’ai fait au niveau de ces personnages. J’ai essayé de trouver un aspect visuel intéressant et unique qui supporte les voix des acteurs. J’ai pensé à donner à chacun des gestes, des postures, une inclinaison de tête et des expressions qui leur soient propres. Par exemple, pour le Principal Purdy, je me suis inspiré des mimiques de Bourvil quand il se montre timide et hésitant. Pour Robespierre, j’ai pris pour modèles John Turturro, pour son côté comique, et Sean Penn, pour son côté colérique.

 

 

A quel stade d’un film intervenez-vous ?

L’animation est une des dernières étapes dans l’élaboration d’un médium. Elle intervient après l’écriture, le storyboard, l’animatique, la prévisualisation et le layout. Apres l’animation viennent d’autres « couches » d’effets spéciaux : le CFX, les FX, le lighting, le compositing et le mixing audio. Certaines de ces étapes se chevauchent des fois jusqu’à la dernière minute.

Plusieurs animateurs ou superviseurs d’animation travaillent aussi en amont, pendant la pré-production. Ils définissent alors l’animation de chaque personnage, créent une banque de poses et d’expressions, et testent et améliorent les déformations du modèles 3D, qu’on appelle le rigging. En général, mon intervention dure entre huit mois et douze mois. Elle commence entre 11 et 15 mois avant la fin de la production d’un film.

 

Pour chaque film, nos équipes d’animation comptent près de 40 animateurs ; elles s’organisent autour d’un head of animation, d’environ cinq superviseurs et de trois character leads.

 

 

  • Head of character animation: c’est le chef du département de l’animation. Il est en charge de tous les animateurs. Il travaille particulièrement avec les superviseurs, mais aussi avec les responsables des autres départements comme Head of Layout,  Head of CFX,  Head of Lighting…
  • Supervising Animator : il encadre de 5 à 10 animateurs pour des séquences du film. Il s’assure que l’animation soit la plus homogène possible entre les plans et séquences.

 

  • Character Lead Animator : il se concentre sur un des personnages principaux du film. Les animateurs peuvent lui poser des questions artistiques et techniques à propos du personnage.

 

  • Animator: il anime tous les personnages et accessoires dans une série de plans d’une séquence. Le travail d’animateur s’effectue seul, à 70% du temps seul. Le reste du temps est du travail d’équipe, avec d’autres collègues ou des superviseurs.

 

 

 

Depuis quand vous êtes-vous spécialisé dans les techniques d’animation ?

 

Dès ma sortie de l’école Emile Cohl, en 1998. Je m’étais fait engager comme animateur dans un studio de développement jeu vidéo. C’est Toy Story, le premier film d’animation 3D, que j’avais vu deux ans plus tôt, qui a déterminé mon envie de faire ce métier. J’ai tout de suite su qu’il recelait quelque chose de vraiment magique. Au cours des années suivantes, chez DreamWorks, j’ai énormément appris au contact d’animateurs ou de superviseurs qui ont été pour moi des mentors : Jason Schleifer, Carlos Puertolas, Rani Naamani, Mark Donald… Même si j’ai toujours aimé dessiner et peindre, l’animation revêt une dimension supplémentaire : elle donne vie au personnage. Au cinéma, voir des spectateurs pleurer, rire et être en empathie avec les personnages que j’ai animés est pour moi très gratifiant.

 

Qu’avez-vous retenu de votre participation au CTIAF ?

Le CTIAF est une excellente initiative, qui permet à plusieurs pays de se connaître, de s’unir et s’entraider. Le secteur d’animation est un secteur difficile. Toutes les aides à la création pour ce medium sont toujours les bienvenues.

 

J’avais abordé ce rendez-vous comme une opportunité d’échanges sur nos techniques, nos points de vue et nos cultures. Les participants venaient principalement d’Afrique du Sud, de France métropolitaine et de la Réunion. J’ai rencontré des professionnels en animation et en live action, des producteurs, des réalisateurs, et beaucoup d’étudiants en école d’art et animation. Ils étaient nombreux à ma masterclass. J’avais justement choisi de centrer mon intervention sur la préparation et la recherche documentaire, ce que les étudiants en art négligent la plupart du temps. En général, ils ont envie de créer, d’explorer tout de suite des solutions créatives. L’autre message que j’ai voulu faire passer était de souligner l’importance de chercher l’originalité. Vous devez apporter un regard neuf, tout en gardant un petit lien vers la réalité, si vous voulez que la connexion s’opère entre le public et le personnage.

 

Je me suis aussi rendu compte, dans toutes nos conversations, que personne ne fait les choses de la même façon, ni se confronte aux mêmes difficultés. Certains ont des problèmes de financement, d’autres de direction artistique, d’autres d’audience, ou de positionnement vis-à-vis de leur public. Tout le monde a une vision différente du medium d’animation et de ce qu’il devrait être. C’est ce qui fait sa richesse. Les techniques et solutions d’animation utilisées par le Studio TriggerFish sont totalement différentes de celles utilisées par le Studio Sunrise. Le mode de vie à la Réunion m’a semblé être à l’opposé de celui que je connais à Los Angeles. Il est donc très important de s’ouvrir aux autres cultures pour comprendre ses interlocuteurs, personnellement et professionnellement.

 

Votre carrière s’est principalement construite à l’international. L’imaginiez-vous ainsi, lorsque vous faisiez vos études à l’école Emile Cohl ?

 

Non. Je me souviens qu’à ma sortie d’Emile Cohl, j’ai dû déménager de Lyon à Bordeaux. Cela m’avait paru insurmontable. Je ne voyais pas mon avenir loin de ma famille. Mais les courtes opportunités de travail en Europe et à l’étranger que j’ai eues durant ma carrière en France m’ont permis de changer mon état d’esprit. Le monde du travail est maintenant international.

 

Crédit image : Nedy Acet

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