A l’hôpital de Beauvais, une fresque pour libérer la parole d’enfants victimes de violences

A l’hôpital de Beauvais, une fresque pour libérer la parole d’enfants victimes de violences

A l’automne 2021, Jérôme Cousin, professeur de modèle vivant et de dessin de personnages, a coordonné la réalisation d’un grand décor peint pour une unité d’accueil d’enfants maltraités qu’il faut aider à témoigner. Cette fresque touchante et sensible vient d’être inaugurée. Reportage

C’est la fresque d’un jardin aux couleurs pastel dont les éléments graphiques se répondent de pièce en pièce. Peinte à l’acrylique, elle recouvre trois petites zones contiguës du service pédiatrie du centre hospitalier Simone Veil de Beauvais. Dès la salle d’attente, on entre dans un environnement peuplé d’oiseaux perchés dans des massifs de fleurs ou des nichoirs protecteurs, sous la frondaison d’un arbre dessiné à l’angle de deux murs. Ici, un tableau d’écolier accroché au mur paraît soutenu par des tiges peintes. Là, un portillon en trompe-l’œil signale une porte donnant sur un local technique. On remarque encore quelques étagères alignant un arrosoir et des bouquets. Voilà pour l’aperçu d’un décor réalisé en novembre 2021 par les artistes muralistes emmenés par Jérôme Cousin (promotion 1999) pour la fondation suisse Paint a Smile, dans un projet de partenariat délicat  : composer une ambiance sereine pour accueillir à l’hôpital des enfants victimes de maltraitances ou de violences sexuelles qu’il faut aider à « mettre des mots sur leurs maux ».

Dans le langage médico-judiciaire, on appelle ce dispositif d’écoute et de soins une UAPED : une « unité d’accueil pédiatrique enfance en danger ». Il en existe 60 en France, développées depuis 25 ans par La Voix de l’enfant, la fédération associative qui a proposé de faire venir à l’hôpital les différents professionnels de santé et du monde judiciaire auprès des enfants, plutôt que de leur imposer des déplacements dont la répétition les accable encore plus. La Voix de l’enfant est ici à l’initiative, avec la Fondation Paint a Smile, du projet de fresque à Beauvais.

« Redire, c’est revivre le traumatisme », résume Cyril Boile, le directeur de l’association France Victimes 60 qui gère l’UAPED picarde. « Pour éviter cela, nous regroupons toutes les interventions dans une unité de temps et de lieu », dans le service de pédiatrie. Concrètement, l’enfant se fait présenter les lieux avant de s’installer. Il est accueilli dans une salle d’audition et son témoignage est enregistré depuis une salle technique attenante. Ce dispositif permet à l’enquêteur de rencontrer la victime dans un cadre propice à la révélation des faits. La configuration des lieux permet aussi à l’intervenant de se mettre à l’écart dans la salle d’enregistrement, dissimulée par une glace sans tain. Si des expertises complémentaires s’imposent, la référente de l’UAPED accompagne l’enfant auprès de professionnels de santé dans l’hôpital : pédiatre, gynécologue, psychologue…

La formation de ces professionnels à un protocole d’entretien adapté aux enfants témoins de crimes ou victimes de mauvais traitements, ainsi que leur approche pluridisciplinaire, est le grand atout des UAPED. « Près de huit affaires sur dix sont élucidées correctement quand les enfants sont pris en charge dans ces conditions d’accueil et d’enregistrement. Les juges nous disent qu’ils font confiance à ce dispositif », affirme Etienne de Pontevès, membre du bureau de la Voix de l’enfant. Mais aucune, jusqu’ici, n’avait recouru à la fresque d’une façon aussi enveloppante pour aider à libérer la parole.

Normal, rétorque Cyril Boile : « A l’hôpital, le dessin consiste d’abord à distraire les patients du stress de leur hospitalisation, à détourner leur attention. Pour ce projet, il fallait au contraire que l’enfant puisse se concentrer sur ce qu’il a à dire, qu’il reste ancré dans sa réalité, pour que le recueil du témoignage s’effectue dans les meilleures conditions ».

L’équipe de Jérôme Cousin a imaginé trois pistes graphiques pour des enfants de 7 à 10 ans, voire beaucoup plus jeunes, et toutes reliées au thème du décor naturel. Parmi elles, c’est donc le sujet du jardin qu’ont retenu les commanditaires. « Ce choix de décor, avec des oiseaux qui communiquent entre eux, nous a semblé approprié pour apaiser l’enfant et l’aider à se détendre », retient Etienne de Pontevès.

« Le jardin est intimement lié à l’univers de l’enfance », explique Jérôme Cousin. « C’est un lieu d’expression où on se sent libre d’inventer et de développer son propre monde, loin du mode de vie des adultes. Symboliquement, aussi, s’occuper d’un jardin est comme s’occuper d’un enfant. On regarde grandir ses plantations, on les soigne tout au long de leur croissance ».

Le projet a été intégralement pris en charge par la Fondation Paint a Smile. Elle s’est chargée de l’ingénierie financière du projet, de réunir des donateurs – notamment l’entreprise mécène Caran d’Ache, qui a fourni la peinture – et de présenter une équipe d’artistes aux référents de l’UAPED. Outre Jérôme Cousin (promotion 1999), fresquiste et chef de projets, trois d’entre eux sont issus de l’école ou d’ÉCohlCité : Dorothée Reynaud (promotion 2003), Clément Chabert (promotion 1999) et Margot Mégier (promotion 2019).

« La formation que vous apportez à vos étudiants est parfaite pour nous », se félicite Claire Bulliard, la directrice de la fondation. « Ils font preuve d’une grande réactivité et d’un savoir-faire artistique que le monde hospitalier nous reconnaît ». Par la suite, la Voix de l’enfant et la Fondation Paint a Smile veulent déployer d’autres projets de fresques dans les unités d’accueil.

 

 

 

Crédits :
> fresque réalisée : Jean-Yves Lacôte / Fondation Paint a Smile
> travaux en cours : Jérôme Cousin / Fondation Paint a Smile
> équipe projet : Centre Hospitalier de Beauvais