De l'École Émile Cohl à Eliott au collège : Théo Grosjean raconte son parcours d'auteur

De l’École Émile Cohl à Eliott au collège : Théo Grosjean raconte son parcours d’auteur

Publié le 24 juillet 2026

À l’occasion de la sortie du Tome 4 d’Eliott au collège, l’auteur Théo Grosjean, diplômé d’Émile Cohl, revient pour nous sur son parcours, sa méthode de travail et son rapport à l’autofiction.

Diplômé de l’école, Théo Grosjean s’est imposé en quelques années comme l’une des voix les plus singulières de la bande dessinée jeunesse et adulte. Révélé avec l’album L’Homme le plus flippé du monde, il poursuit son exploration de l’autofiction avec Le petit gendarme, avant de se tourner vers le jeune public avec la série à succès Eliott au collège, publiée aux éditions Dupuis. Le Tome 4, Dernier frisson, marque la dernière année de collège de son héros. L’occasion de revenir avec lui sur son parcours et sa pratique du métier.

Théo, Dernier frisson, c’est la dernière année de collège d’Elliot. Es-tu plutôt soulagé de quitter ces personnages, nostalgique, ou déjà en train de penser au lycée ?

Je dirais que je ressens plutôt une forme de nostalgie. Je suis très concentré quand j’imagine les vies d’Elliot et de ses amis, ce qui rend leurs existences très réelles pour moi. J’ai l’impression que ce sont des personnages que je connais et auxquels je suis attaché, ce qui renforce ce sentiment mélancolique. En revanche, je ne me sens pas particulièrement soulagé. Le soulagement, il me semble, vient souvent après un effort intense, qui a demandé beaucoup d’énergie. J’adore imaginer et dessiner des bandes dessinées ; je ne le ressens pas vraiment comme un travail, pour l’instant. Ça me détend plus que ça ne me fatigue. Je me sens très chanceux de pouvoir gagner ma vie en faisant ce que j’aime. J’y pense presque tous les jours et je trouve ça tout à fait incroyable !

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Tome 4, Eliott au collège – © Théo Grosjean

 

De l’anxiété adulte au collège, puis à l’enfance dans une caserne, tu remontes le fil de ta propre histoire. Y a-t-il un terminus à cette remontée, ou un point d’où tu aimerais repartir vers la fiction pure ?

Je n’ai pas vraiment de plan précis ; j’ai toujours plusieurs pistes en même temps, et j’en choisis souvent une à l’instinct. Je suis passionné par l’autobiographie et l’autofiction depuis que je suis adolescent. J’en lis beaucoup, que ce soit en littérature ou en bande dessinée. Je me dis souvent que ce genre est semblable à un sort magique très puissant : on convoque le réel, et cela crée un lien particulier avec le lecteur. On peut penser que c’est plus simple, notamment parce qu’on a une histoire déjà en partie écrite, mais en réalité, il est assez difficile de livrer des choses vraiment réelles sur soi-même. Cela peut être douloureux, surtout lorsqu’on essaye de raconter les choses de manière crue, sans les embellir. C’est ce que j’ai essayé de faire dans ma bande dessinée Le Petit Gendarme. Mais j’aimerais beaucoup redessiner une bande dessinée de fantasy (ma première bande dessinée faite en solo en était une), car j’adore ce genre depuis toujours. J’ai déjà une piste ; je commence doucement à en parler avec mon éditeur actuel, Riad Sattouf.

 

Tu décris le scénario comme la partie la plus difficile et stressante, et le dessin comme un plaisir maîtrisé. Cette répartition existait-elle déjà pendant tes études, ou l’école a-t-elle déplacé le curseur ?

En effet, c’est assez difficile et parfois stressant (surtout à cause des deadlines, en fait), mais c’est aussi le moment le plus passionnant, je trouve. C’est assez étrange quand on y réfléchit : il s’agit d’une longue période où l’on tourne une histoire encore abstraite dans tous les sens. C’est un exercice uniquement mental, comme une sorte de casse-tête où l’on essaye de trouver le moyen d’hypnotiser le plus efficacement possible le lecteur. Lorsque j’étais à Émile Cohl, c’étaient de loin mes cours préférés ! J’adorais les cours de Lewis Trondheim, qui nous demandait de nous creuser les méninges à fond, et j’attendais ces cours avec beaucoup d’impatience. Je souhaitais vraiment l’étonner avec mes idées, héhé ! J’aimais aussi beaucoup les cours de Florence Dupré La Tour, qui nous offraient une grande liberté d’expression. Elle nous poussait à sortir de nos zones de confort et, maintenant que j’ai un peu de recul, je pense que la « mise en danger » est une notion très importante en bande dessinée.

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Tu passes du strip Instagram à la planche franco-belge, de l’autofiction adulte à la jeunesse. Qu’est-ce qui reste invariant dans ton travail quand le format change radicalement ?

Il me semble que mon dessin s’améliore au fil des années (en tout cas, je l’espère), mais il ne change pas beaucoup. Je m’en sers comme d’un outil, et je suis assez minimaliste. J’ai parfois l’impression que mon dessin est comme une grosse boîte remplie de Lego. J’utilise toujours les mêmes pièces, mais je construis des choses différentes. Parfois, je m’achète une nouvelle boîte avec quelques nouvelles pièces, et je suis tout content ! J’ai également toujours pour objectif de faire des bandes dessinées grand public. C’est très important pour moi que n’importe qui, même quelqu’un qui ne lit pas, soit emporté par l’histoire. C’est quelque chose envers lequel je suis moi-même assez exigeant dans mes lectures. J’ai envie d’être emporté directement, et rapidement, de ne plus « sentir » que je suis en train de lire.

Si on te laissait dessiner une journée dans la peau d’un autre auteur : son trait, sa vie, son univers, qui prendrais-tu ?

Je choisirais sans hésiter Tolkien. Je suis passionné par son œuvre et par son histoire depuis mes dix ans. Je trouve que c’est aussi un bon dessinateur ! J’adore observer les peintures qu’il a lui-même faites pour illustrer certains lieux ou personnages de la terre du Milieu. J’ai lu beaucoup de choses à propos de sa façon d’écrire et de sa vie. Il me touche beaucoup. J’ai un lien très fusionnel avec ses écrits ; je relis régulièrement Le Seigneur des anneaux et Bilbo le Hobbit. C’est un peu comme s’il s’agissait de textes sacrés, pour moi !

Quelles recommandations donnerais-tu à un adolescent qui souhaite devenir auteur de bande dessinée ?

C’est un métier qui peut être très difficile, surtout au début. Ce n’est pas simple de se faire remarquer ni de trouver son public. Je crois que, pour en vivre, il faut garder en tête que l’on écrit des livres pour les autres, et pas seulement pour soi. Il est tentant de se laisser aller à toutes nos envies, mais il me semble important de se poser régulièrement ce genre de questions : « Pourquoi est-ce que j’écris ce livre ? Si je le lisais sans le connaître, est-ce qu’il me plairait vraiment ? Est-ce que je ressens le besoin de tourner la page lorsque j’en termine une ? » En tout cas, moi, je me pose sans cesse ce genre de questions.

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© France Info

Avec le recul, que dirais-tu que les cours à Émile Cohl t’ont apporté pour ta carrière artistique ?

En sortant du lycée, j’étais un élève assez cancre ; je séchais souvent les cours et je faisais le minimum syndical… Avec du recul, je pense que ça m’a fait beaucoup de bien de me sentir obligé d’aller en cours, sous peine d’avoir une mauvaise note et de voir ma moyenne dégringoler, haha ! Je crois que j’ai appris à aimer travailler de longues heures sur un dessin, à le peaufiner. Il y a quelque chose de ludique dans la façon dont certains profs nous faisaient travailler. Je me souviens avoir senti mon dessin évoluer sans m’en rendre compte ; c’était très agréable. D’ailleurs, c’est très impressionnant de voir le niveau en dessin des élèves avant et après leur passage par l’école.

 

Visuel de couverture : Charente libre

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